La Tragédie espagnole (c. 1587-1592) de Thomas Kyd : hyper-représentation et ineffabilité
La Tragédie espagnole (c. 1587-1592) de Thomas Kyd pourrait apparaître comme une pièce typique de l’hyper-représentation : de nombreux meurtres ou tortures sont commis sur scène et le vengeur Hieronimo n’hésite pas à donner libre cours à son humeur mélancolique, parfois de manière très violente. Cette pièce d’inspiration sénéquéenne est généralement considérée comme le modèle du genre de la tragédie de vengeance anglaise, puisque certains de ses éléments constitutifs ont été imités jusqu’à en devenir des conventions. Néanmoins, la tragédie de vengeance anglaise possède aussi un fort contenu ironique, comme on le voit dans Hamlet de Shakespeare (c.1599-1601), La Vengeance d’Antonio de Marston (1602) ou La Tragédie du vengeur de Middleton (1606). Or cette ironie par rapport au modèle sénéquéen est déjà présente dans La Tragédie espagnole, jusqu’à mettre en faillite le langage et l’expression de la vengeance. Loin de cautionner la vengeance privée, la pièce en montre plutôt les limites, remettant en question les modèles chevaleresques de l’honneur, tout en proposant une dramaturgie complexe ainsi que des procédés linguistiques qui sont autant de symptômes d’une crise de la représentation.